La lutte des maï maï par
la délégation envoyée à Kinshasa
par le général PADIRI BULENDA David

Déjà en 1990, il y a eu la dénonciation d'un plan des Rwandais pour occuper le Kivu. Nous avons dû suivre si cela était réellement vrai.
Pour réaliser l'occupation, il fallait aux Rwandais réussir à éliminer l'élite intellectuelle, les chefs coutumiers et les opérateurs économiques. Cela s'est concrétisé avec la mort, parmi tant d'autres, du recteur de l'UNIKIS (Université de Kisangani) et du colonel Bamwisho des FAZ, tous les deux empoisonnés.
Les Rwandais ont d'abord ciblé le Nord-Kivu et notamment le Masisi, Walikale, Rutshuru.
Ils ont payé des cadenas qu'un grand fermier, Dario Kasuku, a amené. Kasuku est un Tutsi immigré qui a donné sa fille en mariage à un autochtone. Il est venu nous prévenir : " Ils vont vous enfermer avec les cadenas dans vos maisons et vous brûler vifs. "
A ce moment-là, Mobutu venait de vendre des lopins de terre à son ami Habyarimana dans la zone de Walikale, à Ntoto, plus précisément. D'autres proches du président Habyarimana avaient également acheté des collines dans la même contrée en vue d'y élever leurs vaches.
La guerre a commencé en 1991. Hutu et Tutsi étaient alors confondus, ils avaient le même plan. Ils se réunissaient régulièrement pour comploter contre les autochtones sous la couverture d'une plate-forme qu'ils venaient de mettre sur pieds, dénommée MAGRIVI (Mutuelle Agricole de Virunga).
La population a devancé l'ennemi, il y a eu un soulèvement spontané de la population contre ce plan qui devait bientôt être appliqué.
Alors, nous nous sommes inspirés des poches de résistance des années '60-'64. C'était au Congo Mandayi, zone située entre Walikale et la Province Orientale. Mandayi était une localité et on l'appelait " Congo Mandayi " parce qu'ils avaient toujours refusé de reconnaître Mobutu et son Zaïre. Il y avait là des hommes qui jadis relevaient d'Olenga, de Soumialot et d'autres nationalistes. Ils sont toujours restés au maquis parce qu'ils s'opposaient énergiquement au pouvoir dictatorial de Mobutu. Ils n'avaient presque pas d'armes, à part quelques armes de chasse (calibres 12) et des armes blanches (machettes, lances…) Mais ils étaient bien organisés. Ils nous ont donné le pouvoir secret pour résister. Ils étaient bien organisés dans leur maquis. Les commandants Kaganga, un Nande, et Mutuka Munene, un homme de Kisangani, étaient deux grands instructeurs. Chacun d'eux possédait un produit hérité des ancêtres, un produit anti-balles qui exigeait qu'on suive une certaine ligne de conduite. Ils nous apprenaient aussi la tactique militaire et le démontage et remontage des armes. Hommes, femmes, jeunes et vieux venaient auprès de ces instructeurs pour apprendre à résister. Aussitôt formé, chaque groupe de villageois rentrait chez lui pour se défendre. C'était la résistance des autochtones, appelés alors " batiri ", " ngirima " ou " katuko ".

En 1993, Padiri, un jeune homme du territoire de Bunyakiri dans le Sud-Kivu, arrive à Walikale où il va sensibiliser et regrouper les jeunes pour continuer la lutte. C'est ainsi qu'il a commencé sa vie militante. Il était bien éduqué et brave et est devenu chef d'un groupe important. C'est lui qui a contacté les anciens à Congo Mandayi.
Mobutu et Habyarimana se sont concertés et les FAZ ont été déployées au Nord-Kivu pour soutenir l'invasion rwandaise. C'était l'opération Mbata qui est restée gravée dans la mémoire de la population. Les Rwandais ont donné des vaches pour corrompre les FAZ et les encourager à tenir bon pour neutraliser les résistants. De belles filles rwandaises ont été recensées et confiées aux officiers zaïrois.
Mobutu a utilisé le colonel Habayuwe du SARM, originaire du Nord-Kivu, pour commander les troupes qui massacraient, qui violaient nos mères et nos femmes, qui brûlaient les villages et pillaient tous les biens de la population.
Pendant cette période nous avons aussi acheté quelques armes aux FAZ. Les Rwandais bénéficiaient de l'appui des commandos du CETA, des parachutistes qui, après les défaites que nous leur avions infligées, jugeaient utile de brûler les maisons. Nous avons résisté, personne ne pouvait plus s'aventurer d'aller en guerre contre nous, car les pertes en hommes et en matériel que les FAZ ont encaissées, étaient énormes. C'est ainsi que l'opération Kimya a été initiée afin de mettre fin aux hostilités, car un grand nombre de Tutsi venaient de rentrer au Rwanda pour participer à la lutte qui renversera Habyarimana. Jusqu'à présent, on peut remarquer les traces des dégâts causés à l'endroit de la population. Dans certains villages, on peut voir des femmes dont les seins ont été coupés, certains jeunes garçons dont les bras ou les oreilles ont été coupés. A d'autres hommes, les agresseurs ont amputé les organes génitaux.

Comme un malheur ne vient jamais seul, l'Opération Turquoise de 1994 va provoquer la traversée massive de Hutu vers le Nord et le Sud-Kivu. L'armée française a réussi sa mission de les amener dans le pays " sans droit, ni loi ", chacun son arme au dos ou caché dans un matelas. Les Hutu rwandais ont utilisé leurs armes contre la population congolaise : ils ont détruit des champs, commis des vols et des viols. Des embuscades étaient chaque fois tendues le long des routes avec comme objectif d'extorquer de l'argent ou des marchandises aux passagers et aux paysans. par les Interahamwe et ex-FAR Dans le Parc Kahuzi, quand un véhicule passait, il était attaqué. Quiconque résistait, était voué à la mort par des coups de hache ou de machette au cou. Les réfugiés hutu ont, depuis, ce temps, renforcé leurs frères hutu immigrés qui s'appelaient faussement Banyabwisha.

En 1995, Padiri est revenu à Bunyakiri où il a sensibilisé de jeunes étudiants pour étendre le mouvement existant au Nord. Plus de 20.000 habitants de Masisi et de Ziralo venaient de fuir leurs villages suite à l'insécurité et ils ont trouvé refuge à Bunyakiri.
Les jeunes ont vite compris Padiri qui disait : " A Walikale, ça ne va pas. Il y a danger d'occupation de notre pays. "

Avant 1995, Kalegamire était parlementaire à Kinshasa. Il se prétendait Zaïrois. Il a été exclu du parlement parce qu'il était Rwandais. Pour se racheter auprès de la population du Sud-Kivu, il a déclaré à Bukavu qu'il y avait un complot international contre notre pays et en particulier contre l'Est du Congo. Nous avons estimé que l'idée de l'occupation du Kivu par les Rwandais se précisait.
Les ex-FAR et Interahamwe organisaient à ce moment des raids au Rwanda à partir des camps de réfugiés au Congo - Zaïre à l'époque. Ils pillaient, posaient des explosifs dans des endroits publics et revenaient de ce côté de la frontière après leurs opérations.
Cela a constitué pour les Tutsi un prétexte à l'agression et l'occupation actuelle de l'Est du Congo, un plan qui était depuis longtemps préparé par les USA. On disait alors que Kigali allait chasser les réfugiés et les repousser loin de ses frontières afin de recouvrir la paix. C'est dans ce sens que la guerre de l'AFDL a commencé. Mais plus tard, les Tutsi ont vu un terrain favorable, puisque les FAZ ne résistaient pas, mais prenaient tous la fuite en pillant.
Les Faz revenaient du front pieds nus, en culotte, après avoir jeté leurs tenues et ils disaient à la population : " Baye ebele, bazokufa te. ", pour signifier que les Tutsi venaient nombreux lors de la progression vers les positions de nos hommes. Les FAZ ont dû profiter de cette occasion pour piller presque tout ce qu'ils étaient en mesure d'emporter. S'ils ont laissé les maisons, c'est parce qu'ils n'avaient pas de machines pour les déraciner… Ils disaient : " Bateki mboka na bango " ; pour justifier leur défaite, il fallait qu'ils accusent les autochtones qu'ils avaient vendu leur concession.

Au début de la guerre de l'AFDL, nous avons vu uniquement des Rwandais, nous n'avons pas vu des soldats congolais sur le terrain. Voilà pourquoi nous avons tenu à confirmer l'idée de l'occupation.
D'ailleurs, toute la presse internationale parlait d'une agression par les " Banyamulenge " qui réclamaient la nationalité zaïroise. Pour couvrir cette agression, il fallait des hommes du pays. Ainsi, Kabila, Kisase, Masasu et Bugera ont conclu des Accords à Lemera. Kabila et Kisase étaient des nationaux nationalistes, alors que Bugera et Masasu étaient des pro-Rwandais.

Au début de la guerre de l'AFDL, juste quand il y avait affrontement à Lemera, Padiri est venu avec ses soldats et conseillers pour défendre Bukavu. Il a contacté le commandant de Bukavu, le général Elese, nommé gouverneur de la province, pour demander un soutien logistique. Elese a accepté, mais n'a rien accordé.
C'est ainsi que nous avons installé notre Etat-major à Bunyakiri. Nous voyions les FAZ fuir vers Kisangani sur la route Bukavu - Bunyakiri - Walikale - Lubutu - Tingi-Tingi - Kisangani. Nous avons compris que les FAZ ne voulaient pas défendre le pays, et nous avons commencé à les désarmer.
Pendant deux mois, au Parc Kahuzi-Biega, nous avons barré la route aux Rwandais et Ougandais qui voulaient progresser vers Kisangani. On nous appelait des " extra-terrestres ", parce que nous combattions nus et cela effrayait beaucoup les ennemis, c'est-à-dire les troupes de l'AFDL à l'époque.

Nos poches de résistance du Nord-Kivu ont bien défendu l'aéroport de Goma, ils n'ont cessé le combat qu'après avoir été trahi par les Faz qui paniquaient.
A ce moment, les anciens maquisards de Fizi, commandés par Dunia, se sont mis à inquiéter sérieusement les Rwandais qui voulaient même plier bagage suite aux milliers de morts qu'ils venaient d'enregistrer.
Les deux mois de résistance ont amené Kabila à entamer un processus de négociation avec nous pour que nous lui laissions traverser le parc Kahuzi. Il nous a alors envoyé deux hommes, Butare, qu'on appelait encore " seven one " et le commandant Emmanuel, pour négocier avec nous. Tous les deux étaient Rwandais. Ils nous ont montré que le Zaïre n'était pas agressé et qu'ils venaient comme une sorte de mercenaires, qu'ils devaient être payés et qu'ils allaient rentrer chez eux. Sachant qu'il était nécessaire de mettre fin au pouvoir dictatorial de Mobutu, nous avons accepté de conclure avec ces émissaires les accords de Bitale, le 4 décembre 1996.
Les émissaires de Kabila nous ont demandés de lui donner des militaires congolais pour libérer le pays. Nous avons discuté également avec Masasu à Bukavu. Nous avons alors cédé 4.750 hommes en armes pour contribuer à la libération du pays. Le 11 décembre, la radio a annoncé que les Maï Maï ont rejoint Kabila. Le 12 décembre à Bagira, précisément au Camp Moke, il y a eu une parade militaire organisé par Mzee Kabila lui-même et il nous a assuré que les Accords de Bitale seront respectés.
A ce moment, nous avons trié ceux de nos combattants qui étaient le plus expérimentés et ils ont été directement engagés pour libérer Walikale. La lutte y était dure parce que les ex-FAR résistaient. Ce sont nos hommes qui les ont combattus sur l'axe Walikale - Tingi-Tingi - Kisangani.

Pour les moins expérimentés parmi les 4.750 Maï Maï restés au Kivu, Kabila a organisé une formation militaire à Kidote-Lemera. Les émissaires de Kabila ont poursuivi leurs démarches pour récupérer les Maï Maï à Uvira, à Fizi et à Masisi. C'était le début du recrutement des actuels kadogo dans le Nord et le Sud Kivu. Pendant les mois décembre 96 - janvier 97, les fronts étaient assez calmes. Ensuite, ce sont ces kadogo qui sont montés en première ligne lors de la progression vers les autres villes sous contrôle des FAZ.

Les responsables des troupes Maï Maï à l'époque sont restés dans un de leurs fiefs à Katasomwa avec d'autres éléments qui n'avaient pas rejoint l'armée. En janvier 97, les officiers et soldats rwandais se sont installés calmement dans toutes les concessions qu'occupaient précédemment les jeunes Maï Maï. Ils ont intensifié les séances de formation idéologique. Ils démontraient à corps et à cri que les " Banyamulenge " étaient nos frères congolais. Cette idée était également soutenue par Mzee Kabila lors de ses meetings populaires qu'il tenait au Kivu au début de la guerre de l'AFDL, chose que la population n'entendait pas de ses oreilles. Les Rwandais vont profiter du calme qui régnait pour faire la chasse à ceux qui étaient devenus des civils sous prétexte qu'ils avaient des armes chez eux. Des enlèvements de jeunes garçons ont été signalés partout où les Rwandais faisaient la loi. Nombreux d'anciens Maï Maï ont été arrêtés et acheminés au Rwanda, emballés dans des sacs comme des cossettes de manioc. Ils étaient embarqués dans des containers. Personne d'entre eux n'est revenu. Nous citons pour exemple M. Masumbuko Kalabo, Fidèle Ruganza, Gérome Mwimba - un notable -, Mapatano,… C'est dans ces conditions que les chefs Maï Maï ont décidé de relancer la résistance sur le terrain, au Kivu. Des affrontements sporadiques ont été signalés à Bunyakiri, à Uvira, à Fizi, à Masisi, à Butembo, à Mwenga.
Les Maï Maï ont dû se sauver et ils se sont trouvés, sur le terrain, en compagnie d'autres gens qui fuyaient, notamment les Interahamwe et les ex-FAR, pourchassés par les mêmes Tutsi. Nous avons profité de leur expérience, mais nous voulions qu'ils rentrent chez eux.
Pour mener leurs opérations, les Maï Maï se ravitaillaient auprès de l'ennemi - ils récupéraient du matériel lors des affrontements. Des raids étaient souvent effectués dans les lignes des ennemis tutsi. Lors des batailles, nous avons trié ces derniers parmi d'autres militaires kadogo. Ce sont eux qui mourraient. Des véhicules acheminaient chaque fois leurs cadavres au Rwanda.
Les Maï Maï n'ont jamais été ravitaillés par les Français. Il y a bien eu des émissaires mobutistes à Bukavu pour nous contacter. Certains venaient de chez Pay-Pay, d'autres de chez Birindwa. Mais nous avions un mauvais souvenir du mobutisme. Nous sommes vigilants. Et nous avons dû récupérer toutes nos armes sur l'ennemi.

A partir du 1 septembre, la radio Le Patriote émettait de Bukavu. Des messages nationalistes y étaient diffusés.
Dans ses discours, le chef Maï Maï Padiri appelait la population à la résistance. Ce même mois de septembre 97, le front de Padiri a pris Bukavu. Une compagnie de 130 éléments a systématiquement fouillé le camp Saio, la prison centrale où les prisonniers ont été libérés, le camp TV de Karhale et le camp Moke de Bagira, trois points stratégiques de la ville de Bukavu. Nous avons récupéré beaucoup d'armes et de munitions dont une grande partie a été donnée aux ex-FAR : nous avons poussé les interahamwe et ex-FAR à rentrer chez eux. Nous les avons poussés à quitter le Congo, nous leurs avons ouvert la route. Le major Rwabukisi, le plus haut gradé que nous avons rencontré, est ainsi rentré au Rwanda avec tous ses éléments. C'était le 4 septembre 1997.
En septembre, quand les affrontements s'intensifiaient et l'insécurité régnait partout à l'Est du Congo, le gouvernement a entamé des négociations avec Padiri qui a fini par céder quelques centaines de Maï Maï à Kabila par l'intermédiaire du professeur Jean Charles Magabe, alors gouverneur du Sud-Kivu.
Ils sont allés à Kapalata, près de Kisangani pour suivre une formation militaire. Nos gens y étaient dans des conditions impossibles, certains y sont décédés à cause de la diarrhée suite au manque de soins et nous avons alors compris que les Tutsi visaient à nous éliminer pour venger leurs frères que nous avons tués lors des affrontements.

Le 23 décembre 97, à Bulambika, dans le territoire de Bunyakiri, un bataillon rwandais avait été déployé pour éliminer les Maï Maï. Vers 05h00 du matin, avant qu'ils se réveillent pour venir nous attaquer, nous avons encerclé toutes les maisons où les officiers étaient logés. Nous avons ouvert le feu sur leurs postes de garde. Ils ont connu des pertes qu'ils n'oublieront jamais.
Ce même 23 décembre, les Rwandais ont exécuté 55 citoyens en représailles de leur défaite à Bulambika. Parmi eux le notable Batuta Bombo Kadhafi, le médecin vétérinaire Kasaki Safari, le pasteur adventiste Muzungu Matongo et beaucoup d'autres.

Le Président Kabila voulait consacrer toute son énergie à la reconstruction du pays. Il ne voulait plus avoir des poches d'ex-FAR, d'Interahamwe et de Maï Maï qui menaient la lutte armée. Il cherchait à négocier avec nous. Au niveau local des négociations avaient lieu. Cela montait en haut. Kabila se demandait pourquoi ça n'aboutit pas.
Kabila est venu à Bukavu le 26 janvier 1998. Il voulait avoir un contact avec Padiri et les Maï Maï, mais il a été bousculé par Bizimana Karamuheto (Bizima Karaha). Les Rwandais craignaient le contact entre Kabila et les Maï Maï. Cependant, Kabila a réuni autour de lui les chefs coutumiers qui lui ont dit leurs vérités. Ils ont dénoncé les atrocités des Rwandais. Ils ont dit : " Les Rwandais ne sont pas venus comme des mercenaires qui partiront. Maintenant c'est l'expansionnisme. "
Le Mwami Kabare Désiré, parlant au nom de tous les chefs coutumiers du Kivu, s'est exprimé en ces termes : " Nous, chefs coutumiers du Kivu, avons un pouvoir sacré, nous légué par les ancêtres. Nous représentons le peuple qui reconnaît que la tribu des Banyamulenge n'a jamais existé au Kivu. Si vous les reconnaissez comme Congolais, amenez-les au Katanga, s'ils y seront acceptés par la population. " Suite à cette déclaration, le Mwami Désiré Kabare et le Mwami Ndatabaye Weza II seront arrêtés. Le Mwami Kabare fera une grève de la faim de sept jours, de peur d'être empoisonné.
Craignant une révolution populaire, les Rwandais les libéreront.
Le Mwami Musikami Ngalamira Jean-Claude s'était présenté à Kabila comme le chef coutumier du fief des Maï Maï. Il n'a pas pu discuter avec Kabila à Bukavu et le Président lui a dit de le suivre à Kinshasa. Ce qu'il a fait. Mais à Kinshasa, il a été intercepté par les Rwandais qui ne voulaient pas que le contact se fasse entre lui et Kabila. Il a été reçu par Faustin Munene. Mais en mars 98, il a dû prendre la fuite vers Bukavu.

Nous avions nos hommes qui faisaient les renseignements à Goma et Bukavu. Ils achetaient aussi des armes. Anselme Enerunga était un des deux. Un jour Anselme a discuté à Bukavu avec Ruvusha, le S3 de la 222e brigade. Ce dernier insistait pour amener les Maï Maï à Kinshasa.
Plus tard, les deux Maï Maï ont été arrêtés par les Rwandais. Ils ont été contactés par des agents de renseignement de Kabila à Bukavu. On leur a demandé pourquoi les Maï Maï se battent. Ils ont dit : " Pour la souveraineté et l'intégrité du territoire, les Rwandais ne sont pas venus comme des 'mercenaires' qui quitteront, mais comme des occupants. Que Kabila sache qu'il est entouré d'ennemis."
Le 13 mars 98, ils ont été transférés à Kinshasa. Les autorités les ont libérés, parce qu'ils ont pu prouver qu'ils n'étaient pas des ennemis de Kabila et du nationalisme congolais.
Une fois libéré à Kinshasa, Anselme Enerunga a été engagé dans la Commission de pacification. Il a eu un entretien avec James Kabarehe, le chef de l'état-major a.i. des FAC qui s'est plaint de Kabila : " C'est nous qui l'avons amené au pouvoir, mais il ne veut plus nous reconnaître. " Il a demandé à Anselme de ramener les Maï Maï du Kivu à Kinshasa. Il a dit à Anselme : " Nous allons en finir avec Kabila. Vous et nous, nous sommes dans la même situation, nous sommes des peuples marginalisés. Si nous nous mettons ensemble nous pouvons réaliser de grandes choses. Nous allons vous remettre le pouvoir. Nous sommes voisins, nous nous comprenons. Vous serez en mesure de garder la sécurité de nos frontières. "
La Commission de pacification est allée au Kivu. Elle était dirigée par Lwetcha, assisté par Balumisa Tchuma, un militaire, un de nos 4.750 Maï Maï versés dans les FAC. Ce Mutembo travaillait déjà avec les Rwandais et il est maintenant dans la rébellion. Le mwami Ntambuka d'Idjwi et Simba Ndare étaient aussi dans la commission de pacification. Le premier est dans la rébellion et le second a été lié à elle.
Balumisa rapportait à Ruvusha, le coordinateur des opérations, qui à son tour rapportait à Kagame. Balumisa avait été choisi par James, il devait nous convaincre que 'notre tour était venu pour diriger ce pays'. Il pensait que nous étions des assoiffés de pouvoir. Les Maï Maï seraient tous amenés à Kinshasa et poussés à faire un coup d'état pour éliminer Kabila.
Ruvusha lui-même est venu deux fois au quartier général de Luana, négocier avec Padiri pour qu'il se rende à Kinshasa. Pour gagner du temps, Padiri promit d'y aller. Mais les Rwandais ont finalement compris qu'ils ne pouvaient pas le gagner.
Padiri a envoyé son secrétaire particulier, Joseph Kusimwa Sumaïli, avec un rapport auprès du Chef de l'Etat, dénonçant le complot. Parti en juin 98, il est arrivé début juillet. Alors Kabila connaissait le complot qui se tramait.
Kabila avait aussi envoyé une mission de renseignements pour vérifier les informations reçues. C'est ainsi qu'une grande délégation de 60 journalistes est allée chez Padiri. Lambert Kaboyi, de la presse présidentielle, était arrivé le 4 juillet à Luana et y est resté le 5. Dès leur arrivée, les Rwandais ont commencé à attaquer. Ils voulaient empêcher le contact avec Padiri, ils avaient peur que leur plan soit découvert. Mais nous avons pu conclure un cessez-le-feu avec eux.
Deux jours plus tard, le 8 juillet, les Rwandais ont envoyé deux brigades, 6.000 hommes, nous attaquer à Luana même. Mais ils ont eu énormément de pertes, 2.300 hommes. Plus tard des jeunes recrues de Bukavu sont venus nous rejoindre. Ils étaient en formation au camp SAIO. Ils avaient été enrôlés pour enterrer les cadavres de la bataille de Luana dans des fosses communes. Ils ont voulu rejoindre les combattants qui ont infligé tant de pertes aux Rwandais.
Les journalistes sont rentrés à Kinshasa le lundi avec une deuxième note de Padiri. Et le mercredi, la guerre a commencé.

Le 2 août 1998, Lwetcha était bloqué à Bukavu. Padiri a envoyé un bataillon de 600 hommes dirigé par Constantin Muhondosi pour le sauver.
Nous avons organisé du 13 au 15 novembre 1998 une grande réunion de tous les chefs Maï Maï. Padiri dirigeait Bunyakiri, le général Kalala d'Uvira était présent, Lwetcha représentait Fizi. Damiano Bahenda parlait au nom du Nord-Kivu et Alunda représentait Mwenga. La réunion a choisi Padiri comme chef de tous les Maï Maï et ils ont signé des documents. Etaient aussi présents les représentants des chefs coutumiers, des organisations religieuses, des ONG's et de l'administration.
Une des décisions de cette réunion fut d'attaquer Goma et Bukavu. Nous avons occupé Goma et Bukavu le 14 et 15 janvier 1999. Notre but était de montrer notre force, de faire voir que nous étions capables de très grands exploits si nous avions une logistique sérieuse. Nous avons aussi voulu paralyser les agresseurs et freiner leur progression. Et nous avons voulu montrer à l'opinion internationale que nous sommes une force réelle.
Si le gouvernement nous avait ravitaillés en armes et matériel, il n'y aurait pas eu d'Accords de Lusaka, les Rwandais n'auraient jamais pu avancer vers Mbuji Mayi.
Il y avait des traîtres et des infiltrés autour du Président Mzee Kabila. Des gens qui ne voulaient pas que les Maï Maï deviennent forts, par crainte qu'ils pourraient un jour les évincer de leurs postes… Nous contrôlons des pistes où le gouvernement peut envoyer des avions. Mais nous ne recevons pratiquement rien. Le Président était très mal entouré. Nous nous demandions parfois si le gouvernement est pour nous ou contre nous.

Les Accords de Bitale, conclu au début de la lutte de libération de l'AFDL n'ont pas été respectés. Beaucoup de nos 4.750 hommes sont mécontents. Pendant la marche de l'AFDL, ils ouvraient la route. Les Rwandais ont été incapables de passer Tingi Tingi. Mais l'obstacle a été brisé par l'intervention de nos hommes. Ce sont eux qui ont fait la plupart des batailles, ils ont joué un rôle clé à Kindu, Kibombo, Lodja, Lubao et surtout à Kenge. Pendant la marche de l'AFDL, nous avions des commandants de bataillons, de compagnies, de brigades. Mais maintenant ces hommes valeureux sont réduits à néant…
Nous n'avons jamais trouvé notre place dans le gouvernement. Nous n'avons reçu ni ravitaillement, ni rémunération. Où est notre place ? Nous avons l'impression que nous n'avons pas une place du côté du gouvernement, et nous n'avons certainement pas une place du côté de la rébellion. Il faudrait que le Président Joseph Kabila fasse des gestes envers cette population qui souffre beaucoup et continue à lutter.

Pour l'instant nous ne menons plus de grandes opérations dans les villes. Plus de 80 % de la population nous soutient et c'est cette population qui est victime de la vengeance des agresseurs. Nous faisons des raids pour nous approvisionner en armes.
Nous nous sommes toujours opposés à la création d'un Hutuland et d'un Tutsiland au Kivu. Nous nous rappelons que ce sont eux qui ont commencé en 1991 la guerre de Magrivi. Nous sommes contre les étrangers qui ont pris les armes contre nous et qui occupent notre pays. Mais nous ne sommes pas contre les étrangers ou contre une tribu en tant que telle. A Kinshasa nous connaissons un homme politique important qui a une mère tutsi, mais qui défend très bien la cause congolaise. Nous avons avec nous au maquis une femme tutsi qui est très brave et patriote. Les Sénégalais et autres Ouest Africains qui vivent chez nous au Congo ne posent aucun problème.

Nous n'avons aucune confiance dans le dialogue intercongolais. Nous n'y sommes pas représentés. Notre population ne peut pas se reconnaître dans ceux qui vont le représenter au nom du gouvernement. Le mwami Simba Ndare d'Uvira, un Rwandais, représente le gouvernement, mais il a été actif dans la rébellion. Comment est-il possible que ceux qui luttent contre les occupants et qui voient chaque jour leurs camarades mourir au combat, ne sont pas représentés dans une réunion qui prétend décider de l'avenir du Congo ? Il y a des réalités du terrain que nous seuls pouvons exprimer et dénoncer. On nous exclut, nous qui défendons la patrie, nous qui avons une idéologie nationaliste, parce que les impérialistes ne supportent pas ça. Nous craignons que ce Dialogue " intercongolais " soit un Lusaka bis où les ennemis du Congo imposeront leurs revendications. Nous avons peur que les agresseurs continueront leurs complots contre le Congo et persévéreront dans l'occupation de notre Patrie. Comment est-ce que nous pouvons accepter que ceux qui ont fait massacrer nos mères, nos enfants, nos vieux, vont entrer dans la " nouvelle " armée congolaise, suite au dialogue " intercongolais " ? Nous pouvons déjà affirmer de façon catégorique : si, par le mécanisme du dialogue " intercongolais ", nos agresseurs seront au pouvoir, la résistance populaire continuera !
Dans ce dialogue " intercongolais ", des forces étrangères ont exigé que l'opposition armée à Mzee Kabila soit représentée. Mais dans les territoires que le RCD et le MLC de Bemba prétendent contrôler, le peuple ne veut pas de ces " libérateurs " au service des Rwandais et Ougandais. Dans les territoires occupés, cette " opposition armée " à Laurent-Désiré Kabila, comme à Joseph Kabila, ne représente presque personne. Mais ces marionnettes des agresseurs seront présentes au dialogue " intercongolais " !
Mais comment est-il possible que les Maï Maï, qui constituent l'opposition armée à la clique du RCD et à leurs maîtres rwandais, ne soient pas présents, alors qu'ils représentent 95 % de la population ?
Nous le disons au nom de tous les résistants maï maï : il serait indécent d'organiser un dialogue " intercongolais " où le peuple en armes qui résiste à l'occupation de notre Patrie, aux pillages de nos richesses, au génocide de nos populations, ne soit pas présent.
Nous demandons solennellement que le gouvernement de Kinshasa, au nom duquel nos parents, nos enfants, nos combattants meurent chaque jour, envoie une délégation importante des Maï Maï des territoires occupés au dialogue " intercongolais " d'Addis Abeba. Personne d'autre ne peut prétendre représenter le peuple martyrisé des provinces qui subissent la terreur des armées d'occupation.

 

Anselme ENERUNGA Nord-Kivu, Waloa Luanda
Constantin MUHONDOSI, Sud-Kivu, Kalehe
John CHINYABUMA, Sud-Kivu, Bunyakiri

 
 
 
 
 
 
 
 
Site actuellement en construction. Certaines rubriques ne sont pas encore disponible. N'hésitez pas a nous faire part de vos subjections en vu d'améliorer ce site. webmaster@congo-mai-mai.net